Le gobelet en carton

Le gobelet en carton

L’inquiétude est la compagne du chômeur. Elle s’insinue dans sa vie, au fil du temps elle y prend ses aises. Une fois installée, seul son point de vue pessimiste prévaut en toutes choses. Chaque moment du quotidien est voilé par son ombre sinistre. C’est un prisme angoissant. Bien que mon chômage ne soit que partiel, me voici rangé dans la catégorie « travailleur précaire », jusqu’à présent une classification sociale lue dans les journaux. Le lire et le vivre sont très différents. Un certain optimiste teinté de romantisme peut juger la situation excitante, emplie d’effluves d’aventure, libre de toutes attaches, méprisante des contraintes du monde du travail. Version envisageable au lendemain d’un héritage d’une lointaine parente aussi richissime qu’inconnue ; j’ai beau explorer les branches de mon arbre généalogique, je n’y vois guère de fruit mûr prêt à être recueilli. J’aurais plus de chances à une table de roulette que dans l’étude d’un notaire. Cette éventualité écartée, le précaire doit se coltiner avec son statut, et considérer le prix élevé de cette liberté illusoire.

L ‘angoisse suprême, celle des très mauvais jours : m’imaginer dans la rue ; j’ai toujours été un peu mélodramatique. Qui n’a jamais craint de tomber dans cette misère moyenâgeuse ? Poussant un vieux caddie aux couinements plaintifs, chargé de quelques haillons récupérés d’une autre vie, et d’une petite tente individuelle offerte par une association. La détresse de ceux de la rue effraie, verrue sur notre prospérité.

Châtiment suprême, la mendicité. Humiliant de tendre la main pour assurer son quotidien. Je ne sors jamais sans avoir sur moi mon cotât d’oboles. Nulle compassion, de la superstition. En versant mon modeste don dans le gobelet tendu sur mon passage, j’ai la crédulité de cotiser à une hypothétique assurance : je donne aujourd’hui, on me donnera demain.

Si je devais me résoudre à mendier, jamais je ne pourrais le faire à genoux. Physiquement, j’ai de très mauvais genoux, c’est mon point faible. Viscéralement, je suis choqué par ceux qui le font. Je ne sais que penser, ont-ils perdu toute dignité ? Ou ont-ils développé ce geste de soumission pour attirer plus facilement la pitié ? Est-ce une technique marketing du gobelet en carton ? Je n’ai pas de réponse.

J’étais indigné d’apprendre que des sociétés privées, ou des municipalités, font l’impossible, commettent l’inavouable, pour faire disparaître les sans abris de notre vue.  Manque d’imagination, d’ambition, de volonté pour résoudre un problème social ? Qu’à cela ne tienne, gommons le ! Sous les arcades de l’avenue Daumesnil, un joyeux trio avait élu domicile, à l’entrée d’un parking, avec leur tente igloo, refuge dérisoire. Dormir dans la rue ne les empêchait pas de paraître gais et d’être sympathiques. Un matin, ils n’étaient plus là. A leur place une vasque en béton,  ressemblant aux coupoles satellite des années quatre-vingt, d’un diamètre dépassant le mètre, abritant quelques fleurs rabougries. Où le trio a-t-il trouvé refuge ? Il n’y a plus de fleurs, juste la vasque moche et inutile. Je me suis indigné, disais-je, honorable, moral, compassionnel, et ridicule, car qu’ai je fait ? Rien, et je n’en suis pas fier.

Ceux qui dorment dans la rue ont le mot qui fait mouche. J’en croise un qui m’apostrophe:

«-  Pas une petite pièce ? » Gêné, je fouille dans ma poche, pas le moindre centime, stupidement je lui dis :

«- désolé, je n’ai pas de monnaie.», ce à quoi il répond, avec bon sens:

«- Je prends aussi les billets ! ».

Malgré leur situation, comment ne pas sourire devant ces deux anglais qui font la manche ? Ils ont un âge indéfinissable, entre vingt cinq et quarante ans. Ils sont vaguement punks, très nettement alcoolisés. Ils n’ont pas le vin triste, sont plutôt rigolards. L’humour British en somme, confirmé par leurs intentions griffonnées sur un bout de carton, pour solliciter une pièce : « Just for drugs and alcohol », juste pour de la drogue et de l’alcool. A les voir, on peut les croire. Voilà des individus dignes et francs ; ils ne vont pas honteusement dilapider ma petite aumône dans quelque nourriture, ou pire ! Acheter du lait pour un éventuel bébé !

Doisneau ou Cartier Bresson auraient déclenché leurs Leica pour ces trois vieux mendiants, traversant la rue, avec le même bonnet fatigué enfoncé jusqu’aux oreilles, les trois barbes identiques de père Noël, mais d’un blanc grisé de tristesse, vêtus de grands manteaux. Ils m’ont fait penser aux nains de Blanche-Neige. Sans joie, le regard noir sous les sourcils épais, l’épaule courbée sous le poids de la vie. A les entendre parler, ils venaient sans doute d’Europe de l’Est. Tout ce chemin parcouru pour venir ici tendre la main.

Parfois, une éclaircie perce toute cette grisaille. Lui mendiait au pied d’une boulangerie, en bas de chez moi. L’hiver, les changements de couleur de la peau de son visage reflétaient la température ambiante. A mon grand effroi, plus le mercure avoisinait le zéro, plus son visage se violaçait. Je le croisais chaque jour. Nous échangions quelques mots, il était toujours très affable. Après l’une de mes nombreuses opérations du genou, me voyant marcher avec des béquilles, il m’aidait à porter mes paquets jusqu’à mon immeuble. Un matin de décembre, je le vis trôner derrière l’étale du poissonnier voisin, des bourriches d’huîtres à portée de la main. Souriant de ma surprise, il m’expliqua être engagé pour les fêtes de fin d’année, et peut-être au-delà. Ce qui fût le cas. J’ai déménagé, je l’ai perdu de vue, entretemps la poissonnerie a fait place à un magasin de lingerie féminine, dans lequel je l’imagine moins facilement employé.

Qui sont ceux qui dorment sous des portes cochères, sur des bouches de métro pour en récupérer la chaleur souterraine, regroupés en village de tente sous des ponts, pour être moins seuls et vulnérables ? Ils ont peut-être une famille, à l’autre bout de la France ou de l’autre côté du périh’. Des parents sans nouvelles d’eux depuis longtemps, et qui pleurent, ou s’en foutent. Quel est leur passé ? Quelle fût leur vie avant la rue ?

Cette femme aux courts cheveux gris a un visage racé, un port de tête altier, elle était forcément séduisante. Elle est vêtue d’un Leggin miteux, ses pieds s’orneraient à ravir de ballerines Repetto, mais elle n’a que des espadrilles élimées, incongrues dans le froid de janvier, avec de grosses chaussettes de laine qui s’effondrent sur ses chevilles. Ne l’ai-je pas croisé autrefois ? N’était-elle pas l’une de ces attachés de presse, toujours très affairées, que l’on croise sur les plateaux d’émission de télévision ou dans les couloirs des stations de radio ? Ou danseuse peut-être ? Sa démarche, bien qu’incertaine, est souple avec une touche d’élégance inattendue. A demi enroulée dans un duvet, elle tient une bière à fort degré d’alcool dans la main ; il est dix heures du matin, elle urine dans la rue, sous le regard gêné des passants et le rire gras de quelques idiots.

Un matin elle ne sera plus là. Qui s’en souciera ? Le remarquerais je ? Où sera-t-elle ? Dans un film de Capra, je me plais à l’imaginer retrouvant une famille qui s’inquiétait d’elle depuis des années ; ou croisant la route d’une ancienne relation, d’un ancien amant dans le plus sirupeux des scénarii, la prenant en main pour la sortir de la misère. Je ne parierais pas un ticket d’Euro million sur cette version. Elle se sera sans doute allée, perdue dans l’anonymat, chaque année il en est ainsi pour des milliers de sans abri. Aujourd’hui il est possible de connaître le nom de la personne qui a nourri le veau dont est issu l’escalope milanaise servie au restaurant du coin, mais on enterre les gens de la rue sous « X », c’est le comble du dénuement, ils n’ont même plus de nom, fondement de l’identité. Je n’ai plus de sentiment religieux, mais à leurs derniers instants, il se trouve parfois une bonne âme volontaire et compatissante, à dire une prière pour le défunt, moment fugace d’humanité avant que les pelletées de terre ne recouvre une vie perdue.

Un candidat, victorieux, aux élections présidentielles n’avait-il pas, en campagne, clamé haut et fort que « d’ici à deux ans plus personne ne dormirait dans la rue » ? Un millier de jours se sont écoulés, je n’aurais pas du pouvoir écrire ces lignes. Mais, quelle promesse intenable ! Il ne faut pas lui tenir grief de ne l’avoir pas tenue. Il faut lui reprocher de l’avoir faite.

Je rentre chez moi, je ferme ma porte à clef. Il fait nuit, tel un néanderthalien de retour de la grande forêt primaire, je retrouve ma tanière, ma caverne. Réfugié dans le cocon de ma petite maison, je ferme les rideaux, allume les lumières, met de la musique, jette un coup d’œil dans le réfrigérateur honnêtement garni. Je vais bien dormir au chaud, j’ai un excellent sommeil. Vais-je avoir une pensée pour « eux » ? Dans le froid, dans la nuit, protégeant leurs maigres baluchons de la pluie et des rats, se groupant pour un peu de chaleur et d’humanité, pour éviter des petits malfrats qui les tabasseraient par jeu, buvant au goulot un infâme rosé acheté à la supérette du coin, à coup de petites pièces jaunes patiemment glanées. Quand enfin ils s’endorment, de quoi sont peuplés leurs rêves ? De cauchemars ? D’instant volés d’une autre vie ? Qu’on leur ouvre enfin les portes du Paradis ? Au moins, qu’on les sorte de leur enfer.

 

 

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Célibataire

Je suis sorti des jupes de ma mère pour me jeter dans celles de ma femme. Alors que ma cinquantaine passe la main à la soixantaine, je n’ai jamais connu la vie de célibataire. Je suis passé avec une régularité de métronome d’une femme à une autre, d’un appartement à l’autre, m’installant sans me poser de question dans leurs murs, Bernard l’Hermite de l’amour. Je n’ai jamais affronté les affres de la recherche d’un logement, les contacts avec le fournisseur d’électricité, de téléphone, d’eau, démarches d’une grande banalité pour qui que ce soit. Cette vie de squatteur accomplie sans la moindre préméditation, ma route s’est ainsi tracée.

Cette étrange manière d’entamer une relation ne m’a pas empêché de me marier deux fois, d’avoir trois enfants de ces unions, et d’avoir vécu par ailleurs deux fois en concubinage. Ce mot épouvantable peut faire sourire pas sa consonance étrange, dans laquelle on distingue « cul », ou par déformation « cocu », probablement en fonction de l’évolution de la relation.

Ce soir, je me fais jeter comme un malpropre. Cette fois, la toute première, je n’ai personne qui m’attend, je vais me retrouver seul. Comment ai-je pu être si peu clairvoyant sur l’état calamiteux de notre couple ? Je subodorais certes depuis quelques temps que notre union battait de l’aile, voire des deux. Quoi de plus normal, au bout de treize ans, vivre à deux est une mécanique fragile, quelques réglages sont nécessaires, rien ne me paraissait insoluble, nous ne nous déchirions pas à longueur de journée, nous avions des relations civilisées. Trop peut-être, sans doute eût-il mieux valu que nous nous jetions quelques assiettes à la tête ? Ce soir, elle ne fait pas dans la demi mesure et renverse le vaisselier complet, notre couple git en milliers d’éclats sur le sol, un puzzle insoluble dont les morceaux ne s’ajustent plus les uns aux autres.

Les premiers jours de nos amours portaient pourtant en eux des signaux d’alerte. N’ayant aucun goût pour mener une double vie, je m’étais décidé à la rejoindre ; mais pour cela je devais quitter celle que j’avais épousée un an auparavant, et qui était alors enceinte de mes œuvres. J’entends d’ici les hurlements d’indignation face à tant d’ignominie. Je ne prétends pas avoir expié, mais dix ans de divan m’ont au moins éclairés sur mes raisons d’agir ainsi. Bien que le mot « raison » n’ait pas ici sa place, pas plus que les motivations rationnelles. A ce stade, je n’avais pas encore osé avouer à l’une mon départ, alors que j’avais déjà annoncé à l’autre mon arrivée. Par lâcheté toute masculine, je devais gagner quelques jours. Durant un week-end à la campagne, je m’esquivais furtivement à la recherche d’une cabine téléphonique, pour annoncer à celle qui m’attendait le retard prévu à l’atterrissage.

Sa réaction fût :
« – Qu’est ce que je vais dire à mes copines ? »
J’aurais du m’inquiéter.

Treize ans plus tard, ce soir, elle est là face à moi. Enfoncée dans le canapé beige et chic de chez Conrad shop, à l’assise si profonde que les plus petits ne touchent pas terre. Elle est jolie, une peau blanche et soignée, un maquillage délicat, ses cheveux blonds et fins, son obsession, sont soigneusement coiffés en carré, sa bouche charnue est un appel au baiser. Toujours élégante, elle porte un pull-over en cashmere beige à col zippé et un pantalon de jogging d’une grande marque. Ses bras sont croisés sur sa poitrine ; frileuse à l’extrême, elle a couvert ses jambes d’un plaid et posé ses pieds devant elle sur la table basse en bois épais et précieux. Calmement, elle m’annonce :
« – Je souhaiterais que nous fassions appartement séparé… »

Périphrase pour me montrer la direction de la porte, que pourtant je connais, puisqu’à cette minute je suis encore chez moi. Elle a toujours eu le sens de la formule, souvent malheureuse. Jusqu’à ces mots le ciel de notre couple était d’un blanc laiteux, oscillant vers le gris, soudain c’est une tempête qui se déclenche. Je ne suis pas préparé à une telle violence. Elle, ayant mûri son coup depuis des semaines, je soupçonne maintenant que ce fût depuis des années, est fermement accrochée au bastingage alors que je suis ballotté par ces éléments qu’elle a déchainé. Elle ne laisse aucune place à la discussion, la sentence est tombée avant d’avoir pu dire un mot, d’avoir prononcé une phrase intelligible, à défaut d’être intelligente, pour exprimer mon incompréhension, ma colère, mon indignation, ma révolte devant cet oukase. Le rideau de fer est baissé, fin de partie.

Largueur ou largué, j’ai l’expérience des séparations. Mais l’âge venant, je pensais pour de bon avoir posé mes valises, les avoir rangées au fond d’un placard oublié ; voilà qu’il va falloir les ressortir. Nous avions réunies les traces visibles de nos vies antérieures respectives, les branches de nos arbres généalogiques s’étaient entremêlées. Je jouais bien plus souvent avec ses petits enfants qu’avec les miens, mes ainées vivant en province. Il m’arrivait parfois d’emmener ses petites filles à l’école le matin, ce que j’ai si rarement fait avec les miennes, et jamais avec leurs enfants. Seule ma benjamine, issue « d’un second lit », selon l’expression désuète et boulevardière, vivant à Paris avec sa mère, rejoignait régulièrement cet attelage que je prenais pour ma famille.

Aujourd’hui, pépé et mémé se séparent. Pathétique. Je gère la situation avec une maladresse inimaginable. Cette dernière phrase est d’ailleurs totalement impropre, je ne gère rien. Je suis perdu, déboussolé, c’est mon quotidien en béton qui se transmute en sable glissant entre mes doigts. J’ai l’affreux sentiment qu’elle me vole ma vie, je frise la panique. Plutôt que de me draper dans ma dignité, au lieu de boucler rapidement une valise et de faire une sortie théâtrale dont je suis très capable sans forcer mon talent, je nie la séparation, je m’incruste. Elle m’y aide, consciente des difficultés qui m’attendent, elle a l’indulgence de ne pas me demander de déguerpir séance tenante, je bénéficie d’un geste magnanime et peux, me dit-elle, prendre le temps de trouver un nouveau toit.

J’ai la faiblesse, la lâcheté, le mépris de moi d’accepter ce sursis à exécution, j’ai tellement peur. Qu’au moins j’apprenne à prendre ma respiration avant de plonger dans le vide. Le monde extérieur qu’il me faut soudain affronter seul m’effraie. L’appartement est grand, sa disposition en parties séparées bien délimitées, rend cette coexistence envisageable. Il y a déjà plusieurs années que nous ne dormons plus ensembles, résultat de mes ronflements puissants ; je lui vote à ce propos des circonstances atténuantes, je n’ai jamais mesuré le nombre de décibels que j’émets, mais il semblerait que je sois proche d’un avion gros porteur au décollage. C’était un motif puissant et difficilement contestable pour faire chambre à part. Lorsqu’aujourd’hui j’observe la chronologie des événements, j’aurais du percevoir cela comme l’un des premiers craquements de notre couple. Pour l’heure, tout plutôt que de me coltiner la réalité de mon départ inéluctable. Dans cette période, une des plus dépressives que j’ai jamais connu, je pleure lorsque par hasard dans les rues je croise un camion de déménagement…

Par quel étrange paradoxe est-ce moi qui doit partir, puisque c’est elle qui me quitte ? Pour de basses raisons matérielles. Elles prennent toujours des proportions extravagantes lorsqu’un couple se déchire. Dans le nôtre, le portefeuille bien garni c’est elle, de loin. Ce bel appartement confortable dans lequel je m’embourgeoisais, est plus nettement le sien que le mien, même si je verse mon écot. Egalité des sexes ou pas, un homme qui vit avec une femme aux revenus très supérieurs se sent en situation de faiblesse. Pour ajouter à la complexité de notre couple, sa profession nuit gravement aux relations. De formation psy, elle est devenue astrologue, l’une des plus en vues de cette confrérie particulière. Elle joue donc aussi bien avec le passé, puisant dans vos souvenirs enfouis, qu’avec votre avenir qu’elle prétend connaître, un cauchemar au quotidien.
Dans nos premiers jours de vie commune, je la questionnais sur l’utilisation de sa formation psy, elle m’avait répondu, non sans humour :
« – Ne t’inquiète pas, je n’analyse pas « passe moi le sel »

J’appris au fil des années passées ensemble, que justement si. La moindre expression malheureuse était immédiatement attrapée au vol pour être décortiquée, chaque lapsus ne pouvait être que révélateur, cette analyse permanente nuisant considérablement au naturel, chaque mot devant être pesé avec soin, ce qui est intenable et ce dont je suis incapable. Au moment de cette séparation, tout cela revient par flots à mon esprit ; dans de rares moments de lucidité je me demande comme j’ai pu vivre ainsi toutes ces années ? Par confort, par une immense fainéantise, en ne prenant aucun contrôle sur ma propre vie, laissant les événements me porter. Aujourd’hui, je n’ai pas le choix, je dois décider de la suite, je ne sais pas comment faire, je dois me prendre en main, en renonçant à tout ce qui faisait ma vie depuis plus de dix ans. Je suis au pied d’une immense montagne à franchir, sans avoir la moindre notion d’escalade.

Continuer d’habiter sous le même toit se révèle invivable, c’était prévisible. Chaque matin j’espère avoir fait un mauvais rêve, la journée me rappelle promptement à la réalité. Je m’attelle donc à la recherche d’un appartement. Les premières annonces trouvées sur Internet me ragaillardissent un peu. Dans un élan audacieux dont je ne m’imaginais pas capable, je prends quelques rendez-vous pour des visites. Le maigre enthousiasme que j’avais réussi à manifester à l’énoncé de certaines descriptions est vite douché. Rien ne me plait. Trop petit, trop cher, trop moche, trop vétuste, trop sombre, trop mal situé, et les plus beaux de ces appartements visités ont en commun un défaut majeur : ce n’est pas chez moi ! Mon toit, c’est celui que j’ai actuellement au dessus de la tête, mais je suis condamné à le quitter, je ne vais pas m’enchainer à la porte, bien que l’idée m’ait effleuré.

Dans trois semaines, c’est Noël, voilà qui promet d’être réjouissant. Je ne suis pas en phase avec l’ambiance lumières clignotantes et orgie consommatrice. Elle s’impatiente, j’en ai marre. La providence prend la forme de mon meilleur ami. Jeune retraité, il s’apprête avec sa femme à partir en Asie pour deux mois. Il a un chat, qui a besoin de compagnie durant cette longue absence, j’aime les chats. Très au fait de mes soucis plus que n’importe qui d’autre, j’ai pleuré sur son épaule, sous prétexte de tenir compagnie à l’animal il me propose son appartement durant son absence, le temps de trouver un logement à mon goût. Je saute sur son offre, elle pousse un soupir de soulagement. J’entame alors la valse des cartons, car je ne remettrai les pieds dans ce futur ex- chez moi que pour déménager. Les meubles ne vont pas m’encombrer, tout est à elle. Par contre je croule sous les livres et les disques ; chacun est un moment de ma vie, une époque, une émotion, un engagement, un coup de cœur, l’expression d’une révolte, l’enthousiasme pour un moment d’exception, toutes ces pages et ces sillons esquissent des pans de personnalité, quelques uns marquent profondément un palier de vie.

Séparément, je prépare une grosse valise destinée à mes deux mois de squat. Mes bienfaiteurs partent le 31 décembre, aux premières heures de la matinée, à midi je suis installé chez eux.

L’appartement, vaste, est magnifiquement situé, au dernier étage d’un immeuble anonyme des années soixante, au pied de la rue Mouffetard, à un jet de pierre du Panthéon. Seul occupant du septième et dernier étage, il bénéficie de deux terrasses joliment arborées, qui bordent toute la longueur, l’une plein est, l’autre plein ouest. Le parquet de chêne foncé donne une chaleur conviviale à l’endroit, meublé avec goût, mais sans ostentation. Pour poser mon baluchon quelques temps, je pouvais difficilement trouver mieux. Cependant, malgré le confort et l’agrément des lieux, je ne suis pas chez moi, je suis ailleurs, je ne suis nulle part. C’est le dernier jour de l’année, cela pourrait tout aussi bien être le dernier de ma vie, je ne serai pas plus désespéré. Sous des prétextes divers, plusieurs appels à mes amis à l’aéroport apportent de petites taches de couleur dans la grisaille de cette Saint Sylvestre. Tout ce qui faisait ma vie il y a encore quelques jours me semble soudain avoir fui dans un tunnel de temps. En cette journée de fêtes et libations, dans ce grand appartement en plein ciel, je suis un Robinson flanqué d’un adorable chat pour Vendredi.

La soirée de ce trente un décembre n’est qu’un long cafard. Je suis un légume dépressif, flétrissant, affalé dans le canapé, le réveillon symbolisé par un verre de vodka à portée de main, zappant avec frénésie sur les chaines de tous les pays accessibles, à la découverte de foules hilares et rougeaudes se dévorant les joues de bonheur à l’idée d’entamer une nouvelle année. Se passe-t-il quelque chose de si extraordinaire à minuit pour déclencher une telle joie ? Quel souffle magique d’une page de calendrier rendrait soudain tout possible ? L’an est nouveau, ma vie va-t-elle ressembler dès cet instant à une comédie musicale de Jacques Demy ? L’agent immobilier avec qui j’ai rendez-vous après demain va-t-il m’accueillir en chantant, dans une agence aux tons pastels, lui même vêtu d’une jolie veste jaune et d’un pantalon blanc ? Un pantalon blanc, le deux janvier ? Allons, fadaises que tout ça.

Mes amis récupèrent leur appartement fin février, mes recherches ont repris. Oublions le nouveau défilé de visites décevantes. Les pires sont celles organisées à plusieurs. L’agence, ou souvent les particuliers, donne rendez-vous à un horaire précis à une bonne dizaine de personnes. Bien entendu tout le monde arrive très à l’heure pour être dans les premiers à visiter. Sur le trottoir, on s’espionne. On jauge les adversaires potentiels du coin de l’œil ; le locataire idéal est-ce ce trentenaire en costume, sans doute cadre moyen dans une banque ou une assurance ? Ou cette jolie brune en trench-coat, accrochée à son Blackberry ? A moins que ce ne soit ce charmant petit couple qui va bientôt faire un enfant, et justement cet endroit sera idéal pour eux. Louer un appartement c’est passer un examen. Il faut séduire l’examinateur, l’agent immobilier, ou plus redoutable, le propriétaire. Mais c’est surtout le précieux dossier qui est le sésame. Chacun l’a sous le bras, tout prêt, contenant les innombrables documents indispensables à la location d’un logement. Pour vous laisser, du bout des lèvres, occuper ses quatre murs, moyennant une somme mensuelle croquignolette, le loueur va examiner votre vie, vos revenus, vos charges, votre situation familiale, vouloir tout connaître de vous. Je devrais leur laisser le numéro de téléphone de mon ex, puisqu’elle connaît mon passé et mon avenir. Saltimbanques divers, travailleurs précaires, professions iconoclastes, artistes peintres, écrivains, passez votre chemin, vous n’êtes que des bouffons, potentiellement à risque. Le bailleur est prudent, ce qui est concevable, mais trop souvent méfiant et tatillon.

Ce matin, j’ai un de ces rendez-vous macédoine de locataires, du côté de la Bastille. Un quartier que je connais peu, mais l’adresse est voisine d’un studio d’enregistrement qu’il m’arrive de fréquenter épisodiquement. Je suis d’un enthousiasme modéré, je suis un homme de l’ouest, des arrondissements de l’ouest de Paris. Mais, depuis le début de mes visites, je privilégie les lieux susceptibles d’avoir une âme, de présenter plus de charme qu’une boite carrée. Je suis dans ce quartier pour voir une maison. Une maison dans Paris ! Pour un peu, je m’imaginerais châtelain.

Publié dans Mes écrits |

« La prise de la Bastille »

Dans cette page « Mes écrits » je publie régulièrement de courts récits, inspirés par ma vie quotidienne, des rencontres, des observations, des réflexions, le tout plus ou moins romancé, souhaitant simplement que ces quelques pages vous distraient autant que j’ai eu plaisir à les rédiger…
le titre « Prise de la Bastille » correspond aux récits divers qui tournent tous plus ou moins autour de la toute petite maison que j’ai la chance d’habiter dans ce quartier si urbain…

Le Vélo.
Tôt le matin, j’aime faire de l’exercice. Ce n’est pas l’aube, certes. Je tire pourtant gloire d’avoir le cran de faire sonner mon réveil à une heure peu raisonnable, eu égard au fait que rien ne me presse vraiment. Depuis peu mes journées m’appartiennent. Je ne suis pas devenu rentier, comme aimait dire ma grand-mère. Encore une noble profession en voie de disparition. Juste chômeur. Malgré ce statut peu enviable, je m’agite donc à l’heure où déjà tant gagnent leur office. Je vis dans la hantise de me transformer en professionnel du canapé, plongé à longueur de journées dans des bouquins, pour le mieux ; vautré devant un match de foot à la télé, pour le pire. Non que regarder un bon match puisse être considéré comme péché mortel. Mais à neuf heures du matin, ce n’est pas très sain. D’où cette discipline à laquelle je m’astreins.

Après vingt minutes équitablement partagées entre rameur, deux cents coups, et abdominaux, quatre cents, différents comme il se doit ; la gym, la culture physique comme l’on disait dans mon enfance, se doit de varier les positions pour éviter la monotonie, c’est son point commun avec la sexualité. Puis, arrive le meilleur moment. Hiver comme été, j’enfourche mon vélo. Pas un de ces étranges engins d’appartement, stupidement construits sans roues. Non, une belle bicyclette, avec une sonnette, un porte-bagages et un sandow pour y attacher solidement mes journaux, autre plaisir coupable du matin chômé. Je sillonne les rues de Paris, généralement entre huit heures et huit heures et demie. Dangereux ? Sûrement, il n’est de jour où je n’invective un automobiliste ayant, le fourbe, omis d’enclencher son clignotant, alors que précisément il va me couper la route. Je remarque, avec une inquiétude diffuse, que ces propos peu amènes adressés aux conducteurs font partie de mes exercices matinaux. Ils contribuent à exprimer une agressivité souvent trop refoulée.

Lorsque j’ai emménagé dans ma petite maison de la Bastille, l’une de mes premières préoccupations fût de trouver des itinéraires cyclistes. A l’issue d’une reconnaissance sur ce nouveau territoire, mon choix initial se porta sur l’immense cimetière du Père Lachaise, à quelques coups de pédales de là. Peu de crainte d’y déranger les locataires, plus probablement les gardiens. J’y ai vite renoncé, sans doute était-ce une bonne décision ; traverser chaque matin des allées ornées de tombes à perte de vue, à perte de vie diraient les inhumés, n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux pour le moral d’un chômeur.

Après avoir erré au hasard dans les rues de mon voisinage, j’ai adopté ce que j’ai baptisé le circuit des îles. Nous sommes à Paris, donc pas de palmiers ni de sable blanc au bord d’un lagon enchanteur. Bien moins exotique, mais tout aussi romantique, l’île Saint-Louis, la chic, la bourgeoise, l’historique. Ses rues tranquilles ont des noms qui fleurent bon les livres d’histoire : rue Jean du Bellay, quai de Bourbon, quai d’Orléans quai d’Anjou. Chaque entrée d’immeuble a sa plaque indiquant que oui, c’est bien ici, que tel ou tel personnage historique a, au choix : vu le jour, vécu, est mort, a écrit une œuvre impérissable, a séjourné deux ans, a forniqué avec d’innombrables maîtresses, j’exagère et sens que je m’emballe, mais dès demain je vérifierai. Dès qu’une lourde porte cochère s’entrouvre, je lance un coup d’œil curieux, pour tenter de découvrir si des merveilles ne seraient pas dissimulées aux yeux du passant, c’est souvent le cas.

J’aimerais n’être jamais venu à Paris pour que chaque rue soit une surprise. Mon temps libre du moment me permet parfois d’y jouer, de me glisser dans la peau d’un touriste. J’imagine arriver du bout du monde pour découvrir enfin cette ville célébrée. Je suis américain, du Wyoming, ou d’un état encore plus inconnu, Iowa ou Dakota du Nord, débarquant à Roissy. Je réalise l’ampleur du choc culturel, face à nos chauffeurs de taxi. Je m’étonne que les Français aient de si larges autoroutes, et me réjouis qu’ils ne fument enfin plus dans les restaurants et les bars. Ce dernier point me chiffonne, je suis accro de l’herbe à Nico, je vais donc incarner un touriste américain fumeur ; il doit bien en subsister un ou deux, surtout dans les états reculés choisis pour mon personnage.

Après avoir écrasé une cigarette, je parcours la ville du regard et m’extasie. Je me photographie devant tous les monuments les plus fameux. Je fais une promenade en bateau mouche, remontant la Seine à la nuit tombée. Pour mieux profiter du spectacle, les projecteurs de l’embarcation éclairent violemment les rives. Tout en avalant un repas cher et pas fameux, mon regard vierge se réjouit à la vue de toutes ces merveilles.

Certains touristes s’acclimatent si bien à Paris qu’ils y élisent domicile. Sur l’île Saint Louis, Hemingway avait ses habitudes au vingt neuf quai d’Anjou, où son ami Bill Bird avait fondé Threee Mountain Press. J’ai fréquenté un barbu américain, génial à sa façon, qui louait un appartement étonnant rue Saint Louis en l’île. Plusieurs centaines de mètres carrés, peut être mille, j’avoue ne pas me souvenir exactement de la superficie, mais l’endroit était réellement immense. La situation privilégiée et l’agencement, avec dans certaines pièces des boiseries du sol au plafond, faisaient perdre assez vite tous repères. Etions-nous dans une maison de campagne, une gentilhommière ? Dans un tel environnement nous ne pouvions pourtant être qu’à Paris, mais l’hôte des lieux était un juif, de Californie. Il était délicieux, raffiné, plein d’humour avec un regard détaché sur son métier. Herb, diminutif d’Herbert, était manageur de stars du rock. Il avait compté dans ses clients Frank Zappa et son groupe les « Mothers of invention », artiste référent des années soixante. Nos chemins s’étaient croisés lorsque j’avais fait réaliser une chanson par l’un de ses poulains, et nous avions gardé une relation suivie. Son prénom, Herb, ne pouvait que m’inspirer, moi qui tâte volontiers du joint.

Nous vivions alors l’explosion du mouvement Hip Hop, et il aimait à dire malicieusement que les premiers danseurs de break dance, étaient les Russes ! Si vous regardez quelques démonstrations de leurs danses acrobatiques, le parallèle est assez saisissant, seul l’accompagnement musical est sensiblement différent. J’ai perdu de vue Herb, mais j’ai noté depuis longtemps que les Américains ont une façon différente de vivre l’amitié. Je suis sûr qu’après de longues années, si demain je sonne à sa porte à Los Angeles, il m’embrassera comme du bon pain, s’indignant que je dorme à l’hôtel alors que sa maison m’est ouverte.

Je traverse le pont Saint Louis, et c’est l’île de la Cité. Plus grande, elle abrite le sabre, le goupillon et la balance. La grande beauté, la star de l’endroit que le monde entier photographie, c’est Notre-Dame de Paris. Nul Quasimodo, point d’Esméralda, encore moins de Frollo, mais des cohortes de touristes, des vrais ceux là, frais descendus de leurs bus à deux étages, et qui s’ébaubissent à raison devant tant de beauté. Avec une perversion certaine, j’aime zigzaguer entre eux, particulièrement derrière les chefs de groupe armés d’un parapluie auquel leurs troupes se rallient.

Il ne fait pas bon jouer les cow-boys dans ce périmètre, que l’on vienne du Wyoming ou de la place de la Bastille. A deux tours de roues, le quai des Orfèvres borde tout le flanc sud de l’île. Nul besoin d’être parisien pour savoir ce que c’est, tant le nom a été popularisé dans la littérature ou au cinéma. En fermant le yeux, ce qui est très imprudent en vélo, je crois sentir les veloutes de fumée de la pipe de Maigret. Entendre la voix de Louis Jouvet dire à Suzy Delair, lesbienne affirmée dans le film de Clouzot : « Vous, vous êtes un type dans mon genre ». Mais soixante ans plus tard, la réalité est plus proche de celle d’Olivier Marchal et de ses flics banalement humains. Le quai des Orfèvres, c’est le pays des bleus et des chaussures à clous, le royaume de la Police.

Qui a dit que la France était mal organisée ? A un jet de pierre, quasiment au coin de la rue, c’est le Palais de Justice, la cour de cassation et le tribunal de Grande Instance. Inutile de dire que dans un tel environnement, me voici soudain cycliste totalement discipliné ; pour un peu je m’arrêterais au feu vert, il faut être prudent, tout innocent peut être présumé coupable.

Il n’y a pas que des poulets sur cette île. Au milieu des marchands de fleurs dans leurs échoppes de bois, autour de la place Louis Lépine, entre le pont Notre-Dame et le pont au Change, ça pépie dans tous les sens. Des centaines d’oiseaux de toutes couleurs, Perruches, Inséparables, Moineaux du Japon, dans des cages trop petites, HLM pour volatiles, sont là déballés sur les trottoirs. Lorsque j’y déambule, mon vélo à la main, j’ai le sentiment que les vendeurs de piafs me regardent à la dérobée ; il y a pourtant peu de chance qu’ils soient installés à la sauvette, si l’on considère le pourcentage d’uniformes au mètre carré des environs. Mais ma paranoïa ne se contrôle pas, même tôt le matin.

C’est à son extrémité ouest, passée la trop sinistre conciergerie, en suivant le quai de l’Horloge vers la place Dauphine, que l’île de la Cité révèle tout son charme. La pointe, son étrave, plonge dans la Seine, épaulée par les culées du Pont-Neuf, lien entre les deux rives du fleuve et l’île. Bien mal nommé, puisque c’est le plus vieux de la capitale, mais tellement harmonieux ce pont, je l’aime. Christo m’avait emballé en l’empaquetant, Kenzo en le fleurissant, Carax en le filmant.

La place Dauphine est l’un des derniers joyaux de mon tour de l’île. André Breton trouvant justement qu’elle ressemble à un pubis féminin, en a fait le sexe de Paris. Il est vrai que l’on s’y enfonce avec plaisir, tant elle est accueillante. Son vaste terre-plein central, triangulaire dois-je le préciser, est planté d’arbres, entouré de quelques magasins, galeries d’art et de restaurants. La justice a influencé les enseignes : le « Caveau du Palais », la « Gazette des tribunaux », la « Librairie de la cour de cassation ». Avant de prendre le chemin du retour, je ne manque pas d’un salut respectueux à la statue équestre d’ Henri IV, qui inaugura la place et le Pont Neuf. Il tourne le dos au joli square baptisé de son sobriquet de « Vert Galant », immortalisé par Doisneau. Le sculpteur a fait au Béarnais un visage malicieux qui attire la sympathie. Peut-être suis-je influencé par l’image d’Epinal que mes livres d’histoire en donnait. Pour en juger objectivement, il faudrait que je sois vraiment ce touriste Américain que j’interprète, en amnésiant ma culture élémentaire.

Je vais bientôt concourir pour l’Oscar avec mes jeux idiots.

Qu’elle est douce cette promenade cycliste, je fais l’impossible pour ne pas y surseoir. Les ennemis sont pourtant nombreux. La pluie, la neige, sont évidemment rédhibitoires, bien qu’il me soit arrivé trop souvent de mépriser quelques gouttes au départ de ma balade, qui ont le don horripilant de se multiplier au fur et à mesure que je m’éloigne ; le pic de l’averse se produit au moment précis où, à contre cœur, j’entame un demi-tour pour rentrer m’abriter, me sécher et me réchauffer.

Le vent est plus vicieux. Je pars, il me pousse dans le dos, comme ces olibrius que l’on voit l’été sur le parcours du tour de France, la main aux fesses de leur champion favori pour le soutenir dans l’ascension de l’Alpe d’Huez. Le vent me donne soudain l’impression d’être le fils naturel de Richard Virenque et Lance Armstrong ; certes à cette heure matinale, ma seule drogue absorbée est un jus d’orange frais. Dans une logique implacable, au retour c’est l’effet inverse. Le vent, de sa gigantesque main, se dresse devant moi pour ralentir ma course. Le réflexe primaire en ce cas, je l’ai fait j’en parle donc savamment, est de se mettre en « danseuse », non pas revêtu d’un tutu, mais se lever de sa selle pour pousser plus fort sur les pédales. Inévitablement, vous offrez plus de prise au vent qui s’en délecte. Les pires promenades sont celles où le vent fripon, comme chantait Brassens, est de face à l’aller, et tourne pour le retour, le salaud.

Autre gâcheur de promenade, la crevaison. Elle a un point commun avec l’averse, elle intervient systématiquement au point le plus éloigné de son domicile. Elle se fait remarquer insidieusement. Je roule sur un joli macadam d’apparence bien lisse, lorsque je ressens curieusement la moindre rugosité affleurant. Un coup d’œil à l’arrière explique rapidement cette désagréable impression : il n’y déjà plus assez d’air dans le pneu pour envisager un retour cycliste. La crevaison implique de rentrer à pied, en poussant l’engin soudain devenu invalide, aussi inutile qu’un vélo d’appartement. Incrédule, me considérant sans doute comme le dernier adepte de la draisienne, un ami m’a demandé : « On crève encore en vélo ? ». Cette question m’a tarabusté, du coup mon réparateur habituel m’a fourni des pneus dits « anti-crevaison ». L’avenir dira si j’ai fait un bon placement.

Enfin, il y a pire encore, imprévisible, douloureuse, violente, la chute. La plus récente s’est produite alors que je m’engageais sur la place de la Bastille. Il est des endroits moins dangereux pour s’étaler de tout son long. Le vélo brusquement se dérobe, la loi de la pesanteur entre en action, cette fois là j’ai longuement glissé sur mon flan gauche, sur une dizaine de mètres. Tout cela est très bref. C’est par terre, le coude et le genou gauches en feu, que je visualise la situation. Couché sur le côté, mon vélo sur moi, à la croisée de deux avenues majeures, vrombissantes de véhicules prêts à rouler sur moi dès que le feu passera au vert. Des personnes attendant à l’arrêt d’autobus qui fait face, me lancent des regards inquiets et crient : « ça va ? ». Oui, ça va, je me relève, baroudeur du macadam clopinant. Une fois chez moi, mon coude et mon genou sont ornés d’écorchures, comme celles d’un gamin qui prend une bûche dans la cour de l’école. Dire que mes blessures sont profondes serait superfétatoire, par contre la Bétadine que j’y applique a la même couleur que le mercure au chrome de mon enfance, ça m’attendrit, drôle de madeleine. Mon vélo étant ma monture, le lendemain je lui représente l’obstacle. Je le franchis le plus prudemment possible, pour constater qu’il y a dans la chaussée un énorme trou, sans doute du au gel récent. C’était donc lui le coupable, ce fourbe nid de poule, mon piège de la veille, affaire classée.

Aux Etats-Unis, peut-être eus-je fait un procès à la municipalité, avec de bonnes chances de gagner, mais ce n’est pas dans nos meurs, et c’est heureux. La justice a d’autres chats autrement plus sauvages à fouetter. Elle n’a pas besoin de s’encombrer de citoyens rêvant de toucher un pactole, pour des égratignures au genou. Chômeur, mais digne ! Réac ? Pas le moins du monde, juste un respect de la justice, pouvoir si noble à qui l’on demande tant, et à qui on donne si peu. Mais c’est une autre histoire, évitons pour ce jour d’entamer le débat politique, il sera toujours temps. Mais « tout est politique » disait Trotsky ! Non, Léon, pas mon vélo.

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Je fais du cinéma!

Enfin, presque…De la pub pour les salles UGC, spot diffusé en salles et sur le net, ne ratez pas la chute, excellent clin d’oeil (je peux le dire, je ne suis pas l’auteur du scénario!).

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