Le gobelet en carton
L’inquiétude est la compagne du chômeur. Elle s’insinue dans sa vie, au fil du temps elle y prend ses aises. Une fois installée, seul son point de vue pessimiste prévaut en toutes choses. Chaque moment du quotidien est voilé par son ombre sinistre. C’est un prisme angoissant. Bien que mon chômage ne soit que partiel, me voici rangé dans la catégorie « travailleur précaire », jusqu’à présent une classification sociale lue dans les journaux. Le lire et le vivre sont très différents. Un certain optimiste teinté de romantisme peut juger la situation excitante, emplie d’effluves d’aventure, libre de toutes attaches, méprisante des contraintes du monde du travail. Version envisageable au lendemain d’un héritage d’une lointaine parente aussi richissime qu’inconnue ; j’ai beau explorer les branches de mon arbre généalogique, je n’y vois guère de fruit mûr prêt à être recueilli. J’aurais plus de chances à une table de roulette que dans l’étude d’un notaire. Cette éventualité écartée, le précaire doit se coltiner avec son statut, et considérer le prix élevé de cette liberté illusoire.
L ‘angoisse suprême, celle des très mauvais jours : m’imaginer dans la rue ; j’ai toujours été un peu mélodramatique. Qui n’a jamais craint de tomber dans cette misère moyenâgeuse ? Poussant un vieux caddie aux couinements plaintifs, chargé de quelques haillons récupérés d’une autre vie, et d’une petite tente individuelle offerte par une association. La détresse de ceux de la rue effraie, verrue sur notre prospérité.
Châtiment suprême, la mendicité. Humiliant de tendre la main pour assurer son quotidien. Je ne sors jamais sans avoir sur moi mon cotât d’oboles. Nulle compassion, de la superstition. En versant mon modeste don dans le gobelet tendu sur mon passage, j’ai la crédulité de cotiser à une hypothétique assurance : je donne aujourd’hui, on me donnera demain.
Si je devais me résoudre à mendier, jamais je ne pourrais le faire à genoux. Physiquement, j’ai de très mauvais genoux, c’est mon point faible. Viscéralement, je suis choqué par ceux qui le font. Je ne sais que penser, ont-ils perdu toute dignité ? Ou ont-ils développé ce geste de soumission pour attirer plus facilement la pitié ? Est-ce une technique marketing du gobelet en carton ? Je n’ai pas de réponse.
J’étais indigné d’apprendre que des sociétés privées, ou des municipalités, font l’impossible, commettent l’inavouable, pour faire disparaître les sans abris de notre vue. Manque d’imagination, d’ambition, de volonté pour résoudre un problème social ? Qu’à cela ne tienne, gommons le ! Sous les arcades de l’avenue Daumesnil, un joyeux trio avait élu domicile, à l’entrée d’un parking, avec leur tente igloo, refuge dérisoire. Dormir dans la rue ne les empêchait pas de paraître gais et d’être sympathiques. Un matin, ils n’étaient plus là. A leur place une vasque en béton, ressemblant aux coupoles satellite des années quatre-vingt, d’un diamètre dépassant le mètre, abritant quelques fleurs rabougries. Où le trio a-t-il trouvé refuge ? Il n’y a plus de fleurs, juste la vasque moche et inutile. Je me suis indigné, disais-je, honorable, moral, compassionnel, et ridicule, car qu’ai je fait ? Rien, et je n’en suis pas fier.
Ceux qui dorment dans la rue ont le mot qui fait mouche. J’en croise un qui m’apostrophe:
«- Pas une petite pièce ? » Gêné, je fouille dans ma poche, pas le moindre centime, stupidement je lui dis :
«- désolé, je n’ai pas de monnaie.», ce à quoi il répond, avec bon sens:
«- Je prends aussi les billets ! ».
Malgré leur situation, comment ne pas sourire devant ces deux anglais qui font la manche ? Ils ont un âge indéfinissable, entre vingt cinq et quarante ans. Ils sont vaguement punks, très nettement alcoolisés. Ils n’ont pas le vin triste, sont plutôt rigolards. L’humour British en somme, confirmé par leurs intentions griffonnées sur un bout de carton, pour solliciter une pièce : « Just for drugs and alcohol », juste pour de la drogue et de l’alcool. A les voir, on peut les croire. Voilà des individus dignes et francs ; ils ne vont pas honteusement dilapider ma petite aumône dans quelque nourriture, ou pire ! Acheter du lait pour un éventuel bébé !
Doisneau ou Cartier Bresson auraient déclenché leurs Leica pour ces trois vieux mendiants, traversant la rue, avec le même bonnet fatigué enfoncé jusqu’aux oreilles, les trois barbes identiques de père Noël, mais d’un blanc grisé de tristesse, vêtus de grands manteaux. Ils m’ont fait penser aux nains de Blanche-Neige. Sans joie, le regard noir sous les sourcils épais, l’épaule courbée sous le poids de la vie. A les entendre parler, ils venaient sans doute d’Europe de l’Est. Tout ce chemin parcouru pour venir ici tendre la main.
Parfois, une éclaircie perce toute cette grisaille. Lui mendiait au pied d’une boulangerie, en bas de chez moi. L’hiver, les changements de couleur de la peau de son visage reflétaient la température ambiante. A mon grand effroi, plus le mercure avoisinait le zéro, plus son visage se violaçait. Je le croisais chaque jour. Nous échangions quelques mots, il était toujours très affable. Après l’une de mes nombreuses opérations du genou, me voyant marcher avec des béquilles, il m’aidait à porter mes paquets jusqu’à mon immeuble. Un matin de décembre, je le vis trôner derrière l’étale du poissonnier voisin, des bourriches d’huîtres à portée de la main. Souriant de ma surprise, il m’expliqua être engagé pour les fêtes de fin d’année, et peut-être au-delà. Ce qui fût le cas. J’ai déménagé, je l’ai perdu de vue, entretemps la poissonnerie a fait place à un magasin de lingerie féminine, dans lequel je l’imagine moins facilement employé.
Qui sont ceux qui dorment sous des portes cochères, sur des bouches de métro pour en récupérer la chaleur souterraine, regroupés en village de tente sous des ponts, pour être moins seuls et vulnérables ? Ils ont peut-être une famille, à l’autre bout de la France ou de l’autre côté du périh’. Des parents sans nouvelles d’eux depuis longtemps, et qui pleurent, ou s’en foutent. Quel est leur passé ? Quelle fût leur vie avant la rue ?
Cette femme aux courts cheveux gris a un visage racé, un port de tête altier, elle était forcément séduisante. Elle est vêtue d’un Leggin miteux, ses pieds s’orneraient à ravir de ballerines Repetto, mais elle n’a que des espadrilles élimées, incongrues dans le froid de janvier, avec de grosses chaussettes de laine qui s’effondrent sur ses chevilles. Ne l’ai-je pas croisé autrefois ? N’était-elle pas l’une de ces attachés de presse, toujours très affairées, que l’on croise sur les plateaux d’émission de télévision ou dans les couloirs des stations de radio ? Ou danseuse peut-être ? Sa démarche, bien qu’incertaine, est souple avec une touche d’élégance inattendue. A demi enroulée dans un duvet, elle tient une bière à fort degré d’alcool dans la main ; il est dix heures du matin, elle urine dans la rue, sous le regard gêné des passants et le rire gras de quelques idiots.
Un matin elle ne sera plus là. Qui s’en souciera ? Le remarquerais je ? Où sera-t-elle ? Dans un film de Capra, je me plais à l’imaginer retrouvant une famille qui s’inquiétait d’elle depuis des années ; ou croisant la route d’une ancienne relation, d’un ancien amant dans le plus sirupeux des scénarii, la prenant en main pour la sortir de la misère. Je ne parierais pas un ticket d’Euro million sur cette version. Elle se sera sans doute allée, perdue dans l’anonymat, chaque année il en est ainsi pour des milliers de sans abri. Aujourd’hui il est possible de connaître le nom de la personne qui a nourri le veau dont est issu l’escalope milanaise servie au restaurant du coin, mais on enterre les gens de la rue sous « X », c’est le comble du dénuement, ils n’ont même plus de nom, fondement de l’identité. Je n’ai plus de sentiment religieux, mais à leurs derniers instants, il se trouve parfois une bonne âme volontaire et compatissante, à dire une prière pour le défunt, moment fugace d’humanité avant que les pelletées de terre ne recouvre une vie perdue.
Un candidat, victorieux, aux élections présidentielles n’avait-il pas, en campagne, clamé haut et fort que « d’ici à deux ans plus personne ne dormirait dans la rue » ? Un millier de jours se sont écoulés, je n’aurais pas du pouvoir écrire ces lignes. Mais, quelle promesse intenable ! Il ne faut pas lui tenir grief de ne l’avoir pas tenue. Il faut lui reprocher de l’avoir faite.
Je rentre chez moi, je ferme ma porte à clef. Il fait nuit, tel un néanderthalien de retour de la grande forêt primaire, je retrouve ma tanière, ma caverne. Réfugié dans le cocon de ma petite maison, je ferme les rideaux, allume les lumières, met de la musique, jette un coup d’œil dans le réfrigérateur honnêtement garni. Je vais bien dormir au chaud, j’ai un excellent sommeil. Vais-je avoir une pensée pour « eux » ? Dans le froid, dans la nuit, protégeant leurs maigres baluchons de la pluie et des rats, se groupant pour un peu de chaleur et d’humanité, pour éviter des petits malfrats qui les tabasseraient par jeu, buvant au goulot un infâme rosé acheté à la supérette du coin, à coup de petites pièces jaunes patiemment glanées. Quand enfin ils s’endorment, de quoi sont peuplés leurs rêves ? De cauchemars ? D’instant volés d’une autre vie ? Qu’on leur ouvre enfin les portes du Paradis ? Au moins, qu’on les sorte de leur enfer.
